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Fly me to the dark side of the moon, ou l’envers de la médaille sur les voyages caritatifs

Par / 22 janvier 2019 / / 0 Commentaires

Mon billet Voyager? OK. Mais c’est pour toi que je le fais, publié en septembre dernier, avait attiré la critique (justifiée) d’une personne qui a rapidement supprimé son commentaire sur notre page Facebook avant que je n’aie le temps de lui répondre.

Dommage. J’aurais voulu la remercier. Ce genre de commentaire est rare et pourtant souhaitable parce qu’il fait avancer la réflexion.

Cette lectrice aurait préféré un argumentaire plus nuancé, qui aurait mis en lumière les côtés sombres de ce qu’on appelle aussi le « volontourisme ».

J’en conviens, les quelques bémols que j’avais glissés dans mon texte étaient faibles, la première intention du billet étant surtout d’ouvrir de nouveaux horizons au commun des voyageurs qui se questionne sur son empreinte.

Cette intervention fantôme m’a tout de même permis de m’interroger davantage quant aux rouages de ce type d’expériences qui, à prime abord, semblent bardées d’une miroitante bienveillance.

Ayant « pratiqué » le terrain et l’humanitaire quelques années, je suis sensible à tout ce qui touche les populations vulnérables et certainement inquiète face à cette commercialisation du geste bienpensant et déculpabilisant. Aussi, m’étais-je déjà questionnée sur la dimension éthique et sur les ratés possibles d’un tel produit. Un produit qui, par ailleurs, répond à une demande bien réelle : cette nouvelle tendance « selfiste » à vouloir se montrer bon citoyen planétaire, parodiée dans cette savoureuse vidéo de l’organisme de solidarité étudiante norvégien SAIH, comme dans celle-ci.

Si je suis en mesure de percevoir de quelle manière un enfer se pave de bonnes intentions, j’ai trouvé éclairants – et troublants – les propos d’Anna McKeon, dans l’article snapchaté par notre lectrice évanescente : « Au Cambodge, les volontouristes créent eux-mêmes les orphelins qu’ils veulent aider à tout prix. »

Ainsi, quand on s’aventure du côté sombre du volontourisme, on trouve que :

  • La marge de profit pour ce type de tourisme est dix fois plus grande que pour le tourisme traditionnel.
  • Conséquemment, la misère, comme source de profit, est parfois entretenue, ce qui contribue à aggraver le problème plutôt qu’à l’atténuer.
  • Les liens créés sont éphémères, faux, ou même perturbateurs de l’équilibre de la communauté.
  • La tâche qu’on croit accomplir en toute bonne foi est factice, incomplète ou ridicule par rapport aux besoins les plus urgents.
  • Les volontaires, non qualifiés pour effectuer un travail spécialisé auprès de populations vulnérables et « cobayes », ne sont ni encadrées ni formées.

Si vous me permettez, ça fait un brin débander.

Mais il est bon de rappeler qu’Atypic est une agence qui travaille avec des organismes dont les clientèles ont des besoins souvent cruciaux. Aussi, nous avons un a priori favorable pour tout geste dit solidaire. Par ailleurs, notre travail consiste à nous pencher sur les façons d’aider, mais aussi sur les façons de sensibiliser les gens à des enjeux et de les amener à soutenir des causes qui leur semblent justes. Voilà une prédisposition qui nous porte à aborder la question des voyages caritatifs sous un autre angle…

Et si le principal bienfait du tourisme dit responsable était de transformer la perspective de celui qui voyage et non la vie de celui qui se « fait visiter » (à condition de ne pas l’empirer non plus)? Cela, même au prix sonnant et trébuchant (au propre comme au figuré) d’une désillusion sur le geste? Et si une expérience décevante amenait le bon samaritain à s’en remettre à l’avenir aux organismes habilités à intervenir dans ce genre de situation?

Ces questions méritent d’être posées. Car je suis de plus en plus encline à penser que parmi les inégalités qui se creusent ailleurs, certaines trouvent racines dans notre mode de vie à nous. Sortir de notre zone de confort pourrait alors contribuer à secouer nos belles certitudes, nos mauvaises habitudes… Mais dans ce cas, il faudrait pouvoir s’y présenter en toute connaissance de cause, désarmé, humble, ouvert… Il faudrait que ces expériences soient présentées comme des immersions culturelles, pas des sauvetages humanitaires. Gare aux stéréotypes et aux rapports de condescendance, « même au nom de la charité », comme le conclue cet article publié tout récemment,  juste avant l’édition de ce billet.

On peut aussi se questionner longuement sur toutes les formes d’interventionnisme et même pousser la réflexion vraiment très, très loin, bien au-delà d’un billet de quelques lignes.

Certains l’ont fait… Pour en savoir plus, faites un saut du côté du tourisme morbide ou Dark tourism.

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