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Salut à toi, Frédéric.

Par / 11 octobre 2018 / / 0 Commentaires

Salut à toi, Frédéric.

Par / 11 octobre 2018 / / 0 Commentaires

D’habitude, je les spot de loin. Eux aussi, je pense.

Mais la première fois que je l’ai vu, lui, il m’a prise par surprise. Pourtant, j’aurais dû me méfier, il y en a toujours un en dessous du viaduc, au coin de Crémazie et de Christophe-Colomb. Mais là, j’avais la tête ailleurs, c’était vendredi, il faisait beau, ma fenêtre était ouverte… Et tout à coup, il était là, debout à côté de ma voiture arrêtée au feu rouge.

Un grand maigre, aux cheveux indécis, aux joues émaciées piquées de points noirs, tellement que je me suis demandée si c’était un problème de peau ou un coup de spray à graffitis qu’il avait reçu dans le visage. Et des yeux… des yeux d’un bleu popsicle, avec de la lumière dedans, comme si toute son enfance s’était échouée sur ces deux atolls. Peut-être vingt ans, pas plus, même si c’est quatre-vingts ans d’histoires tristes qui avaient l’air de lui peser sur la nuque.

Bon, que je me suis dit. Lui aussi il m’a lue. Il me tendait son gobelet A&W. J’ai jeté un coup d’œil du côté de mon bras à transmission, où traîne souvent une poignée de change pour ces occasions-là. J’avais juste le dollar qui me sert à déverrouiller le panier d’épicerie chez Maxi. Je le lui ai donné. Il m’a remerciée d’un sourire où luisait une dent cassée en biseau.

Le vendredi suivant, toujours sur mon chemin de retour de l’épicerie, il était là. La semaine d’après, encore lui. Les vendredis suivants, je l’ai guetté, espérant être assez avancée dans la file de voitures pour avoir le temps de lui donner le petit pécule que j’avais préparé pour lui avant que ça vire au vert. Un jour, – est-ce la voiture ou moi qu’il a reconnue? – il est tout de suite venu dans ma direction sans s’attarder aux autres voitures devant la mienne. « Je vous vois souvent, madame, non? » Je lui ai demandé son nom. Frédéric.

« Prend soin de toi, Frédéric! » J’ai dû lui répéter ces mots des dizaines de fois, parce que j’ai le souvenir d’un Frédéric sur fond d’été comme sur fond d’hiver. Me souviens lui avoir donné, une fois, ma pomme qui roulait sur le banc du passager en mal d’aventure. Une autre fois, une journée froide, on s’était fait rire mutuellement quand, voyant que j’avais juste un 20 $, il avait entrepris de me remettre une douzaine de piastres en petite monnaie, toute boudinée dans des rouleaux de plastique, comme mon grand-père m’avait appris à la rouler quand j’étais petite. Une drôle de transaction plutôt broche à foin qui nous aurait pris un peu plus que quatre mains. « Comment ça va aujourd’hui, Frédéric? » « Ça va ben, ça va ben… » Ou, d’autres jours : « Pas facile… »

Puis, je ne l’ai plus revu. Au début, je l’ai cherché des yeux à différents coins de rues, craignant qu’il ne se soit fait délogé de son spot. J’ai travaillé fort pour me convaincre qu’il était désormais en sécurité. Ne l’ayant pas vu réapparaître en trois ans à la lumière rouge entre le Maxi et la maison, je me suis dit que c’était bon signe, non? D’autres que moi ont pu être touchés par ce jeune-là, aux yeux d’un bleu pas possible, et l’ont aidé à sortir de la rue. Je l’espère. Je veux y croire.

Et je garde toujours en réserve une poignée de change qui me fait penser à Frédéric, mais que d’autres que lui reçoivent à présent. Je le fais aussi un peu pour mes deux garçons qui m’ont si souvent vue baisser ma vitre devant ces étranges nomades à l’allure un peu louche, qu’ils prennent maintenant mon geste pour acquis.

Si les dollars que je lui ai donnés ont vraiment aidé Frédéric, je suis loin d’en être certaine. Pourtant, j’ose croire que je suis l’une de ceux qui lui ont permis de se souvenir, certains jours, qu’il n’était pas invisible au reste du monde…

Pourquoi est-ce que je vous raconte ça aujourd’hui? Parce que je pense que c’est ce genre de lien-là qu’un donateur qui s’attache à une cause précise s’attend à créer. La simplicité d’un contact humain réel. L’espoir que ça puisse aller mieux pour l’autre parce que l’idée même que le malheur soit perpétuel est insupportable. Un fitness de l’empathie, un round contre l’apathie. Une certaine fierté à être reconnue par la personne qui reçoit le geste. Et le souvenir d’une couleur, comme un rappel que la vie est précieuse.

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